102 - LIVRE MEXIQUE - Querétaro et ses légendes

Publié par Lili Plume

102 - LIVRE MEXIQUE - Querétaro et ses légendes

 

    Après avoir arpenté de long en large les pavés de la vieille ville, la faim et la soif commençant sérieusement à nous tarauder, on entre dans ce qui deviendra notre repaire de débauche gustative. La Mercadería. Dans la rue piétonne 5 de Mayo en plein cœur du Centro. En pénétrant par la colossale porte en bois de cette magnifique casona[1], un serveur en tablier nous accueille avec un petit verre de mezcal. Le brave homme ! Que Dieu le bénisse ! Derrière lui, un bar avec quelques bouteilles de tequila et de mezcal dont certaines décoratives sûrement collectors. Au-dessus est écrit à la craie en grand sur le mur un slogan familier qui ne tardera pas à devenir notre devise mexicaine !

 

                    PARA TODO MAL, MEZCAL

                    PARA TODO BIEN, TAMBIÉN

                   ¿Y SI NO HAY REMEDIO? ¡LITRO Y MEDIO[2]!

 

     Le passage qui mène à la cour intérieure est un véritable musée. Des tabourets hauts et des tables en bois peints de couleurs pétantes jouxtent les murs recouverts d’objets insolites. Nathan reste pantois devant une formidable collection de masques de luchadores[3]. Maxime et moi, on observe des masques indigènes en papier mâché. Des diables, des humains, des animaux. Certains sont très beaux, d’autres franchement effrayants avec des langues de serpent ou des dents qui dépassent de bouches monstrueuses. Sur de vieilles photos en noir et blanc, je reconnais Emiliano Zapata et sa grosse moustache, le fusil à la main. De petites étagères supportent tout une série de têtes de mort rouges et noires, d’élégantes catrinas[4], des instruments de musique en bois, des toupies et des bilboquets.

    La cour intérieure de cette demeure coloniale est à ciel ouvert et surplombée par un balcon qui fait tout le tour du premier étage. Au milieu trône un arbre décoré de guirlandes lumineuses. Un second bar noir très stylé et bien rempli recouvre le mur du fond. On peut y apercevoir toute une variété de bières artisanales et de vins. Juste à côté, un petit producteur de jamón Serrano et de différentes sortes de fromages sert ses planchas[5] directement à table accompagnées de petits pains chauds croustillants, d’olives et de salades mixtes croquantes aux fruits. Le paradis ! Nathan et Tiago préfèrent des nachos[6] et des alitas[7] avec des papas a la francesa[8]. C’est le weekend, je vais donc ravaler mon couplet habituel sur la nécessité de manger équilibré et les laisser tranquilles.

    Autour de nous sur les murs, des écriteaux mettent le visiteur à l’aise.

 

    ¡BIENVENIDO! 

    ¡DISFRUTA

    ¡CERVEZA HECHA CON AMOR[9]!

   

    Un endroit vraiment chaleureux et insolite ! À l’image de ce pays ! Notre petite tribu y prend place à l’heure de l’apéro et en ressort… en fin de journée ! Il faut dire qu’après le deuxième verre de mezcal 400 Conejos Reposado et ses quartiers d’orange délicatement saupoudrés de chile, on perd un tantinet la notion du temps avec Maxime. Notre tête commence à tourner et notre esprit à s’envoler au son de la musique électro lounge qui s’échappe des enceintes au-dessus du bar. On ne le sait pas encore, mais c’est l’état idéal pour découvrir le Centro Histórico à la nuit tombée et l’ambiance magique qui s’installe alors dans ses rues.

    À notre sortie de la Mercadería, les dômes et les clochers de la ville sont tout illuminés. Dans la calle 5 de Mayo, un groupe de mariachis entonne des chants traditionnels devant une foule de badauds qui fredonnent avec eux. Nathan s’approche. Je le suis de près. On meurt d’envie tous les deux de les accompagner mais on ne connaît pas les paroles. Je me contente alors de regarder le visage des gens dans l’assemblée. Ils ont tous le sourire aux lèvres. Des adultes, des enfants, des adolescents. Nathan fixe avec des yeux admiratifs l’un des guitaristes qui ne doit pas avoir plus de quatorze ans. Un peu plus loin, des acteurs en costume d’époque nous proposent d’aller écouter des légendes. Ça commence dans un instant. Ils nous indiquent un petit groupe de personnes sur le départ. On s’empresse de les rejoindre pour se glisser avec eux par la porte d’une majestueuse maison coloniale. Tiago ne se rend plus compte de rien, il dort profondément dans sa poussette.

    Les légendes de Querétaro sont effrayantes, il faut bien l’avouer ! Quand la Llorona vêtue de sa longue robe noire et de son voile tout aussi noir surgit soudainement juste derrière moi en criant « ¡Ayyy mis hiiijooos[10]! », je frôle la crise cardiaque ! Le bras de mon voisin s’en souviendra longtemps ! Je le broie en hurlant ! La Llorona[11]. Le personnage le plus populaire des légendes mexicaines. Son chant si beau mais à la fois si triste me fait monter les larmes aux yeux instantanément. Je ne comprends pas bien les paroles mais je sais que la pauvre femme pleure ses deux enfants décédés. Plusieurs versions de cette légende existent. Dans certaines, ils sont morts accidentellement. Mais dans d’autres, c’est elle qui, prise de folie, les a noyés dans une rivière à la suite d’une déception sentimentale. Puis elle s’est à son tour noyée en tentant de les récupérer dans l’eau. Depuis, elle erre à jamais à leur recherche en poussant son fameux cri déchirant « ¡Ayyy mis hiiijooos! »   

        Nathan est fasciné. Il se faufile à travers la foule pour être aux premières loges devant les conteurs et ne pas en rater une miette. Les yeux écarquillés, il écoute ces histoires mystérieuses et envoûtantes en passant du rire aux hurlements de terreur avec un plaisir non dissimulé. Il est au comble du bonheur quand le brigand Chucho el Roto[12] le choisit dans le public pour jouer le rôle de l’inspecteur de police Rómulo Alonso venu l’arrêter pour le mettre en prison. Quelle ambiance nocturne incroyable ! Tandis qu’on est tous attroupés dans une ruelle sombre à la lueur des faibles éclairages publics, la Mort passe en silence à côté de nous avec son manteau noir et son immense faux prête à s’abattre sur le premier mécréant qu’elle rencontrera. Le Diable, lui, court au loin avec sa cape rouge en laissant échapper un rire sardonique. Et puis ce sont les chats de Doña Tencha qui, après avoir dévoré la pauvre femme dans sa chaise roulante, s’abattent subitement sur nos têtes provoquant des cris d’hystérie et des rires dans la foule. Maxime, jusque-là stoïque, en va de sa petite frayeur quand le corps carbonisé de Don Bartolo est propulsé par la fenêtre d’une casona voisine ! Le malheureux a pactisé avec Satan et vient de tuer sa propre sœur.

     La Zacatecana elle aussi se promène dans les rues de la ville la nuit. Dans une élégante robe noire à crinoline et avec un air fier, elle raconte sa terrible histoire aux gens attroupés devant elle. À ses côtés, une jeune femme joue un air triste au violon rendant ses propos encore plus poignants. Cette légende queretana a eu lieu dans la maison du numéro 6 de la calle La Flor Alta[13]. Une autre belle maison coloniale datant du XVIIème siècle. Au XIXème siècle, un couple de la haute société venant de Zacatecas y emménagea. Le mari travaillait dans l'industrie minière et voyageait énormément. La femme qui se sentait très seule prit pour amant l’un de ses domestiques. Quand son mari revint, elle lui ordonna de l’éliminer avec un poignard. Comme les habitants du quartier ne voyaient plus revenir son mari et que les ragots allaient bon train, elle décida de tuer son amant de la même manière. On la retrouva à son tour, quelques temps plus tard, poignardée dans son lit. La dépouille de la pauvre femme adultère fut pendue à son balcon. Quelques temps plus tard, les corps de deux hommes en décomposition avancée furent retrouvés sous le patio. Certaines versions de la légende affirment qu’il n’y avait pas d’amant mais juste une épouse désireuse de récupérer la fortune de son mari. C’est elle-même qui l’aurait alors poignardé. Quoi qu’il en soit, depuis sa mort, l’esprit de la Zacatecana, comme celui de la Llorona, n’a plus jamais trouvé le repos. Son ombre rôde de pièces en pièces et ses cris résonnent de toutes parts dans sa maison.

    Cette casona est devenue un musée aujourd’hui. On la visite dès le jour suivant. Il y règne une ambiance vraiment particulière ! L’âme de la Zacatecana semble toujours hanter les lieux ! À l’étage on découvre son salon et sa cuisine reconstitués avec le mobilier de l’époque mais aussi ses habits, sa vaisselle, ses livres… Dans sa chambre à coucher, elle est là, de dos, dans sa robe noire à crinoline avec un chapeau assorti. Son regard inquiétant est démultiplié dans la pièce par un intrigant jeu de miroirs. Sur le mur du fond est accrochée une impressionnante collection de crucifix. En se baladant dans la maison, on l’aperçoit furtivement à plusieurs reprises à travers certaines fenêtres. Et à côté de la fontaine du patio, Nathan découvre surexcité, à travers une dalle transparente, deux squelettes au fond de la crypte. Le mari et l’amant à jamais réunis. Moi qui suis de nature plutôt cartésienne, j’avoue être ressortie de cette demeure avec une impression étrange mais surtout, une sacrée chair de poule !

    À notre prochaine venue, il faudra visiter une autre maison renommée. Celle de la Corregidora. Une femme célèbre dans l’Histoire de l’Indépendance du Mexique. Au XIXème siècle, Josefa Ortíz de Domínguez surnommée la Corregidora pour être l’épouse du gouverneur de Querétaro (El Corregidor) avertit des sympathisants de l’Indépendance du pays que la police arrivait pour les arrêter. Ils s’enfuiront à Dolores Hidalgo pour commencer leur action. Une autre histoire palpitante en perspective ! La casa de la Corregidora fait aujourd’hui partie du patrimoine de l’Unesco.

   

 

  A Après cette première visite de la ville, mon verdict est sans appel. J’aime Querétaro. Son ambiance, son histoire, sa cuisine, ses gens. C’est une ville authentique avec des Mexicains et non une horde de Canadiens ou d’Américains qui font tripler les prix sur leur passage et répandent l’anglais et les dollars autour d’eux. Comme c’est le cas par exemple à San Miguel de Allende une ville que l’on découvrira un peu plus tard. Très jolie, mais à mon goût beaucoup trop touristique. En tant qu’expatriés, on ne se considère pas comme des touristes et il n’est pas question de parler anglais avec les autochtones ! Au bout de sept mois seulement, notre petite famille se sent déjà mexicaine d’adoption !

 

[1] Grande maison coloniale typique espagnole.

[2] Quand tout va mal, mezcal. Quand tout va bien, aussi. Quand il n’y a plus de remède ? Un litre et demi !

[3] Catcheurs mexicains.

[4] Des squelettes féminins en tenue élégante avec des chapeaux à plume.

[5] Planches.

[6] Des tortillas de maïs frites recouvertes de fromage.

[7] Ailes de poulet.

[8] Des frites. Elles auraient dû s’appeler papas a la belga parce que c’est en Belgique que les Américains les ont découvertes. Mais ils ont gardé comme référence la langue du pays.

[9] Bienvenue ! Profitez ! Une bière faite avec amour !

[10] Ah ! Mes enfants !

[11] Littéralement, la pleureuse.

[12] Chucho est le surnom de Jésus. Roto signifie : de la haute société. Chucho el Roto, ou Jesús Arriaga, était un brigand qui commettait ses larcins en étant vêtu de manière élégante et distinguée.

[13] Actuellement, le 59 de la calle Independencia.

 

   

 

    Après cette première visite de la ville, mon verdict est sans appel. J’aime Querétaro. Son ambiance, son histoire, sa

 

a.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :