93 - Histoire brésilienne.

Publié par Lili Plume

Un matin, la réceptionniste de l'hôtel me parle d’un musée du sport très intéressant au centre-ville. Ne connaissant ni l'adresse, ni le numéro de téléphone, elle me le localise sur un plan.

Et c’est parti pour notre premier voyage au Centro (ou Down-Town) avec Nathan. Un taxi nous dépose à l’endroit où est supposé se situer le bâtiment. Là, j’interroge une dame dans la rue qui se met à me parler à toute vitesse en m’indiquant une direction. Un monsieur s’arrête à son tour et, après m’avoir écouté attentivement, m’indique une autre direction. Se forme alors autour de nous, un essaim de passants dans un brouhaha assourdissant. Certains me demandent d’où je viens, si j’aime le Brésil et en profitent pour me souhaiter la bienvenue dans le pays. D’autres caressent les cheveux de Nathan en répétant : « Que fofo!(1)» Au bout d’un moment, on réussit tous les deux à s’extirper de cette cohue qui continue d’argumenter après notre départ. On entre alors dans trois commerces. Personne ne connaît le musée.

Je découvre quelques semaines plus tard qu’il était, en fait, juste au coin de la rue…

C’est ce que j’appelle affectueusement : "une histoire brésilienne" ! C’est-à-dire, passer un temps considérable à tenter de résoudre un problème qui finira, probablement, par ne jamais se résoudre… Ou alors, dans un délai relativement long…

Abandonnant l’idée du musée, on continue péniblement notre chemin par une chaleur étouffante. Le centre-ville est un quartier populaire bondé. Surtout la rue piétonne. Moi, je suis extrêmement inquiète. Va-t-on m’arracher mon sac dès ces premières minutes ? Est-ce que je dois tenir Nathan par la main fermement pour ne pas qu’on me l’enlève ? Doit-on éviter de parler français au risque de se faire repérer ? Cette paranoïa légitime après notre préparation commando à base de "Survival kit ", s’estompera dès les premières semaines à São José. Cette ville industrielle, riche, avec très peu de favelas n’est pas à l’image de tout le pays. Ici, on peut se promener en toute sécurité si on fait preuve d’un peu de bon sens : éviter de traîner seul dans un quartier désert la nuit, de marcher son sac ouvert ou son portable à la main, de montrer trop de signes extérieurs de richesse... Bref, essayer de se fondre dans la masse. Soyons clair. Nathan, plutôt mat de peau, peut passer pour un parfait Brésilien. Mais moi, avec mon physique de roseau et mes cheveux à la garçonne, je peux faire ce que je veux, me taire ou parler un parfait portugais, ça restera une mission impossible! Ma copine Clara n’avait pas tort…

Lors de cette balade, on découvre une profusion de boutiques en tous genres et très peu chères. Des magasins de chaussures, d’habits en vrac, de déguisements, de tissus, de bricolage, de literie, de meubles d’occasion, d’électronique, de luminaires, de souvenirs... Évidemment, la première chose sur laquelle tombe Nathan dans une échope genre "foire-fouille" : des prothèses externes de poitrine en silicone à placer dans le soutien-gorge et des prothèses de fesses fixées, cette fois, directement dans la culotte. J’ai bien du mal à lui expliquer à quoi ça sert et surtout à garder mon sérieux. À chaque fois qu’on entre quelque part, un vendeur m’aborde. Ils doivent certainement être payés à la commission dans ce pays car ils ne lâchent pas le client d’une semelle ! Et moi qui ne sais même pas dire : « Je ne comprends pas.» en portugais ! Que c’est dur d’être étranger, de ne plus avoir de repères, ni les codes pour communiquer. On a l’impression de naître une deuxième fois et de devoir tout réapprendre.

Suffocant maintenant sous un soleil implacable, on court se réfugier au frais dans le marché couvert de la ville pour y trouver quelque chose à grignoter. On s’arrête à l’une des nombreuses lanchonetes. Ce sont des café-restaurants où il est possible de manger sur un coin de table un sandwich riche en mayonnaise, un pastel(2) ou un pão de queijo(3) mais aussi, boire un suco de laranja natural(4) puis un cafezinho(5) . La serveuse parle à Nathan à force de « chuchu(6)» et de « meu amor(7) ». Je ressors mes phrases habituelles pour tenter de parler avec elle, en perdant encore, au passage, quelques litres d’eau. Le repas englouti, je paye et glisse un pourboire dans la tirelire posée sur le bar. À cet instant, toute l’équipe en cuisine nous crie d’une seule et même voix : « OBRIGADO !(8) » Charmante attention, mais bon sang qu’on a eu peur ! Un client qui déjeune à côté de nous m’explique : « Plus le pourboire est élevé, plus ils crient fort ! » Je lui souris poliment et me tourne vers Nathan encore sur le coup de la surprise : « J’ai drôlement bien fait de ne mettre que deux reais alors ! »

Après cette sympathique collation, on rentre en taxi se rafraîchir à l’hôtel dans la chambre climatisée. Ces journées d’aventure nous épuisent Nathan et moi. Souvent, une bonne sieste réparatrice est nécessaire pour nous remettre de tous nos efforts. Pour ma part, je subis des variations émotionnelles assez impressionnantes : à la fois enthousiasmée par ce que je découvre, mais aussi stressée, impuissante et très souvent, complètement perdue. Il faut pourtant que je sois à la hauteur car mon fils compte sur moi ! Je dois le rassurer c’est-à-dire, affronter tout cela avec le plus grand naturel, en lui donnant l’impression qu’il n’y a pas de problèmes et que tout va pour le mieux. Sacré défi !

(1) Qu'il est mignon!

(2) Dit "pastel de feiras" un beignet frit qui peut être fourré à la viande, à la morue, au fromage... et généralement vendu sur les marchés.

(3) beignet au fromage rond et frit.

(4) jus d'orange pressé.

(5) petit café

(6) mot affectueux prononcé [chouchou

(7) Mon amour!

(8) Merci!