96 - La langue

Publié par Lili Plume

Au bout de quelques semaines, Maxime parle déjà portugais ! C’est incroyable ! On a pourtant appris nos premiers mots avec la même méthode avant le départ ! Mon moral remonte ostensiblement lorsque je réalise, grâce à un de ses collègues, qu’il parle en fait "portugnol". De l’espagnol avec quelques mots de portugais. La langue pratiquée par tous les hispanophones à leur arrivée dans le pays et qui permet assez bien de se faire comprendre par les autochtones.

Moi, je prononce mes premiers mots en portugais avec la femme de ménage qui vient tous les jours nettoyer notre chambre d’hôtel. Elle est très gentille et parle lentement. Mais quels moments de solitude, dans les supermarchés, face à ces caissières qui me posent à chaque fois leurs satanées questions ! J’ai beau m’entraîner, préparer mes réponses, elles en ont toujours une ultime que je ne comprends pas. À São Paulo ou Rio de Janeiro, il est possible de trouver des gens qui parlent anglais ou même, quelques mots de français. Mais à São José dos Campos, c’est plus difficile. Les pharmacies, les banques, les épiceries ou les salons de coiffure ne voient pas souvent passer des étrangers. Les Brésiliens ont, ainsi, du mal à prononcer nos trois prénoms. Le e muet et le son [an] n’existant pas en portugais, on devient donc [Gaëlli], [Machimi] et [Nathaon]. Nos nouvelles identités ici! Une enseignante de l’Alliance Française me racontera plus tard le cas de son collègue João. C’est un français, un Corse plus précisément, dont le vrai nom est Ghjuvanpetru. Ils l’ont tout simplement rebaptisé parce que son prénom était trop difficile à dire !

Ces premières semaines, il m’arrive aussi souvent un phénomène étrange. Je me trouve face à une commerçante et prononce ma plus belle phrase en portugais, longuement préparée. Mais la femme en face de moi bloque. Elle ne bouge plus, ne parle plus. Alors je répète, forcément. Pas de réaction…Ma professeure de portugais m’expliquera plus tard ce genre de phénomène. Cette personne voit que je suis étrangère et se dit, dans un immense stress mêlé d’une gêne, voire d’une honte (vergonha), qu’elle ne va pas arriver à me comprendre. Peut-être que ce stress l’empêche même de réaliser que je parle portugais ! Et moi, de mon côté, je panique aussi. Je ne sais plus quoi dire. La situation est donc complètement figée.

Parler et comprendre le portugais est, en fait, plus difficile que je ne le pensais.

Tout d’abord, se pose le problème de l’accentuation qui ne sert pas juste à rendre la langue belle et chantante, mais bien à donner du sens aux mots. Ainsi, lors de ma première visite au supermarché du coin, je veux acheter un verre. Dans mon dictionnaire, c’est écrit : "copo". Je vais donc vers un vendeur et lui dis :

- Um copo, por favor.

-…

Il ne me comprend pas. Blocage. Ne me décourageant pas, je répète :

-Um COPO !

-…

-COPO !

-…

Je me mets alors à imiter quelqu’un qui boit. Soit dit en passant, des années de théâtre d’improvisation peuvent être extrêmement utiles quand on arrive dans un pays étranger. Lorsque par exemple, vous devez acheter un serre-joint ou un arroseur automatique dans un magasin de bricolage, le mime et le bruitage vous sortent d’affaire !

Les yeux du vendeur s’éclairent enfin :

-Ah ! cOOOpo !

-…

Et il m’indique enfin le rayon des verres.

Cet homme ne serait-il pas en train de se moquer de moi ?

Mais non… Ce mot est effectivement accentué sur le premier o. Et sans cette accentuation, aussi invraisemblable que cela puisse paraître, il ne peut pas comprendre.

Autres exemples où l’accentuation est primordiale :

babá accentué sur le deuxième a signifie : nourrice

baba accentué sur le premier a signifie : bave.

coco accentué sur la première syllabe signifie : noix de coco

cocô accentué sur la deuxième syllabe signifie : caca !

Le Brésil, un pays où l’étranger tremble au moment de commander une noix de coco !

Mais ça n’est pas tout ! En portugais le a se prononce [a] mais le ã se prononce [in]. Un jour, au restaurant, je veux commander des pâtes. Je dis « massa ». Mais je nasalise trop le dernier a et je demande donc, à un serveur étonné, une pomme. Soit : maçã

Il y a deux façons de prononcer le r. Soit on le roule comme une colombe qui roucoule : caro (cher). Soit on le prononce comme en français, en l’intensifiant légèrement : carro (voiture). Et c’est la même histoire pour muro (le mur) et murro (le poing dans la figure)…

À toutes ces difficultés s’ajoute celle des sons fermés et ouverts. Ainsi avô avec un o fermé est : le grand- père et avo avec un o ouvert est : la grand- mère. Même en me concentrant, j’ai vraiment du mal à prononcer différemment ces deux mots.

De plus :

te se prononce [tchi]

de se prononce [dj]

x peut se prononcer [ch], [ks] ou [s]

e se prononce [i]

Et, je défie quiconque de réussir à prononcer correctement :

-ães [in-is] (pães pluriel de paõ(1))

-ões [on-is] (informacões pluriel de informação(2))

-ãos [in-ous] (irmãos pluriel de irmãos (3))

sans avoir l’air d’un parfait imbécile, à tenter péniblement de sortir un son par le nez, tout en se tordant la bouche dans tous les sens. Je vais d’ailleurs provoquer beaucoup de fous rires à ma future professeure de portugais à chaque tentative !

En ce début de séjour, je suis très souvent confrontée à une autre situation linguistique surréaliste. Il arrive qu’on me demande, alors que je me balade avec Nathan :

-Qual e seu nome ?

Je comprends : Quel est son nom ?

Je réponds donc :

-Nathan

-Não ! SEU nome !

-Nathan !

Et là, mon interlocuteur me montre du doigt en insistant:

-SSEEEEEEUUUUU !

Je saisis enfin :

-Ah ! Meu nome ! Gaëlle

En effet, dans la majeure partie du Brésil, on n’utilise pas la deuxième personne du singulier en parlant. Ton se dit : seu et non pas : teu. Son se dit : dele (de lui) et dela (d’elle) Si on m’avait vraiment demandé le prénom de Nathan, la question aurait été : « Qual e o nome dele ? » (Littéralement : « Quel est le nom de lui ? » c’est-à-dire : « Quel est son nom ? »)

Quelle torture mentale !

J’ai un autre problème. En tant qu’Européenne qui a appris l’anglais, j’ai le réflexe de dire : « OK ». Or, OK se prononce quasiment comme O quê ? qui veut dire : Quoi ? en portugais. Ainsi, très souvent, au téléphone mon interlocuteur me répète en boucle une information croyant entendre : « Quoi ? » alors que je lui dis : « OK ! »

Enfin, je découvre, certaines traductions peu logiques du français au portugais comme par exemple :

milliers se dit : milhares[ miliares]

milliards se dit : bilhões [bilion-eus]…

Bref, je passe ces premières semaines, le dictionnaire greffé à la main en permanence, dans le plus grand désarroi, ne me faisant pas comprendre et ne comprenant pas un traître mot de ce qu’on peut me raconter. Bien des fois, j’ai juste envie de pleurer…

Nathan, lui, nous dit qu'il parle déjà portugais ! On le surprend effectivement souvent dans l’appartement, en train de jouer dans une langue étrange rythmée par des « Muito bom! », des « Tudo bem ? » et quelques « Obrigado ».

(1) pain

(2) information

(3) frère