3 - Annonce et réactions.

Publié par Lili Plume

Je rejoins mes collègues dans la cour de l’école, sonnée et titubante. Sous le coup de l’émotion, j’ai bu ma bière d’un trait et maintenant je ris toute seule. Je travaille dans cette école depuis dix ans. Mes collègues sont des amies. On se connaît bien pour avoir partagé les hauts et les bas de chacune. Je les ai, pour ma part, habituées à un certain nombre d’extravagances depuis mon arrivée dans le groupe scolaire. Animer des bals beaujolais avec mon accordéon. Défiler sur un podium dans le plus simple appareil, en talons aiguilles, peinte de la tête aux pieds(1). Poser nue encore, au milieu de mille cinq cent figurants dans les rues de Lyon, pour un célèbre photographe américain(2). Tomber enceinte après avoir toujours déclaré haut et fort : « La grossesse, moi jamais ! ». Commencer l’escalade alors que je souffre d’un vertige notoire. Et des épisodes sentimentaux dignes de la série Dallas … Elles sont même souvent venues assister à mes clowneries sur scène, dans une troupe de théâtre d’improvisation où je sévis depuis dix ans.

Assises sur le banc de surveillance, habituées donc à mes folles aventures, les filles attendent patiemment l’explication de cet état euphorique plutôt étrange. Et c’est ainsi que je lance mon introduction favorite :

-Vous ne savez pas la dernière… ?

- Dis-nous…

-Maxime a une proposition d’expatriation, pour deux ans, au Brésil…

Après avoir accueilli la nouvelle avec un long cri suraigu, les collègues s’emballent.

Charline : « Mais c’est génial ! Partez ! On ne vit qu’une fois ! Et je viens directement vous voir là-bas !»

Lydia : « Oh purée, des vacances à Copacabana ! Ça va être d’enfer ! Je vais préparer mes bikinis ! »

Camille : « Trop top ! Moi je n’hésiterais pas une seconde ! Ça me plairait de vivre à l’étranger. Mais c’est le Jeannot qui ne veut pas quitter son Nord-Isère. »

Pauline : « Jamais je ne pourrais faire un truc pareil ! Laisser mon travail, ma famille, mes amis ! Quel courage si vous partez ! »

Jean Marc le directeur, seul homme de l’école et qui nous a rejointes à son tour : « L’année de la coupe du monde de football ! Les veinards ! Et si vous restez plus longtemps : les Jeux Olympiques ! »

Après les collègues : la famille.

Mon père : « Mais enfin, pourquoi vous ne partez pas en Allemagne ? Un pays sûr à l’économie forte et qui manque d’ingénieurs ! Le Brésil, c’est un des coins le plus dangereux de la planète.»

Ma mère : « Il faut vous marier Gaëlle, sinon Maxime va partir avec une Brésilienne et tu vas te retrouver toute seule là-bas, sans travail…»

Ce à quoi je réponds avec un grand sourire : « Eh bien, je reviendrai vivre à la maison ! Comme au bon vieux temps ! »

La mère de Maxime : « Mais on ne va plus voir Nathan ! Faites attention! Qu’ils ne vous l’enlèvent pas! Il est tellement beau.»

Le mari de ma sœur, professeur d’Histoire grecque et qui ne rêve que d’expatriation : « Le Brésil, une puissance émergente ! Quoi qu’on vous propose, partez ! C’est merveilleux.»

Clara, mon amie lyonnaise très, peut-être trop réaliste, qui revient de trois semaines de vacances au Brésil : « Si tu bois l’eau du robinet là-bas, tu peux attraper l’hépatite A. Mieux vaut laver tous tes fruits et légumes à l’eau de javel. Un moustique et c’est la dengue(3). Dans les favelas(4) ils en meurent déshydratés et dans d’atroces souffrances. Et toi, avec ton allure d’arbalète et tes cheveux courts, jamais tu passeras pour une fille du pays ! Surtout que tu ne portes pas de talons… Et ton mec, il va se faire harceler par les Brésiliennes que tu sois là ou pas…»

Dans son discours apocalyptique, il y a tout de même quelques lueurs d’espoir qui me font lâcher l’arme que j’ai déjà placée sur ma tempe :

« Les Brésiliens sont très accueillants, le cœur sur la main. Tu vas te faire pomponner pour pas cher ! Là-bas, les femmes se font une manucure chaque semaine. Les fruits, les jus de fruits et les beignets frits au fromage : de vrais bonheurs ! Il y a des coins tout simplement paradisiaques et Rio est la plus belle ville au monde. Tu peux monter au Pain de Sucre en l’escaladant et voler sur Copacabana en deltaplane ! »

Un ami instituteur qui aime enseigner même en dehors de sa classe, me donne un cours de prononciation : « Non Gaëlle ! On ne dit pas Rio de [Dj]aneiro mais bien Rio de [J]aneiro. C'est le d qui se prononce parfois [dj] (5) en portugais. »

Et enfin, dans la bouche de beaucoup, à un moment donné de leur réflexion, avec une mine catastrophée et compatissante : " Mais toi Gaëlle, qu’est-ce que tu vas bien pouvoir faire là-bas ?"

Heureusement, mon amie Pascaline, véritable working girl lyonnaise, me remonte le moral :

« Amazing ! Tu vas avoir le temps de penser à toi, prendre des cours de samba, faire des activités … »

Face à ces réactions tous azimuts, s’en suivent des nuits entières de : « On part, on part pas, on part, on part pas, on part, on part pas… » qui finissent de me rendre complètement folle.

(1) Modèle de bodypainting pour une étudiante dans une école de maquillage à Lyon.

(2) Spencer Tunick connu pour ses clichés de foule nue en décor urbain.

(3) maladie contagieuse transmise par certains moustiques.

(4) quartiers pauvres

(5) Par un souci de clarté, pour retranscrire phonétiquement les mots en portugais, j’ai choisi de les écrire entre crochets, avec des lettres de la langue française associées à leurs sons habituels. Et non d’utiliser l’écriture phonétique internationale que peu de gens connaissent car très spécifique.