4 - La semaine de découverte.

Publié par Lili Plume

Très vite, la boîte de Maxime nous met en relation avec un organisme qui va nous concocter une semaine de découverte au Brésil. On décidera après ce séjour d'accepter ou non la proposition d'expatriation. Maxime va travailler à Taubaté, à une heure et demie de São Paulo. Le but est donc de visiter quelques logements et de découvrir différentes écoles pour Nathan. Pour cela, on communique régulièrement avec Sybille, une Française, la cinquantaine, vivant à São Paulo depuis vingt-cinq ans. Ces discussions, si elles ne semblent pas ébranler Maxime, m’achèvent définitivement :

« Il va falloir prendre un appartement dans un quartier surveillé. Le Brésil reste un pays dangereux où il faut suivre des règles de sécurité. Conduire les portes toujours verrouillées, les fenêtres toujours fermées. Choisir une voiture aux vitres teintées et passer au feu rouge la nuit si le quartier n’est pas sûr. Ne pas traîner autour de sa voiture. Ne pas porter de bijoux ou autres signes extérieurs de richesse. En cas de braquage, donner tout sans résistance. Parler français doucement dans la rue pour ne pas attirer l’attention.»

Je remarque tout de même sur Skype que notre Sybille est entièrement recouverte de bijoux en or très voyants. Peut-être qu’après vingt-cinq années de vie au Brésil, les règles de sécurité n’ont plus lieu d’être ! J’imagine les braqueurs : « Ah non ! Celle-là on la laisse tranquille ! Ça fait vingt-cinq ans qu’elle est là. On s’en va les gars. »

Et Sybille d’ajouter :

« Vos meubles vont mettre au minimum trois mois pour arriver par bateaux. Vous allez donc vivre, tout ce temps, dans un flat(1) où Nathan devra dormir sur le canapé. »

Un ami qui connaît un peu le pays croit bon de nous préciser que, par mauvais temps, il arrive que des conteneurs passent par-dessus bord…

Autant dire que j’arrive avec Maxime au Brésil pour ce séjour de découverte, dans un état épouvantable. Le début d’une belle somatisation. Dans l’avion, je ne peux plus respirer. Mon nez est complètement bouché par une sinusite draconienne. Je passe une semaine proche de l’enfer. Je fais la connaissance de Sybille en me mouchant et en toussant comme une tuberculeuse. Soit dit en passant, la douce Sybille sait nous rassurer dès notre première entrevue en nous présentant, d’emblée, un livret d’une vingtaine de pages sur la sécurité intitulé: "The survival kit" (2). Après avoir parcouru les trois premières, Maxime doit m’assoir au bar de l’hôtel et poser devant moi un énorme paquet de mouchoirs et une caipirinha(3) bien serrée. Je pleure à chaudes larmes en me mouchant de toutes mes forces. La fièvre ne tarde pas à me saisir brutalement. Et face à ce spectacle misérable que j’offre à toute la salle, il ne cesse me de répéter en boucle : « Ma pauvre ! Ma pauvre ! Ce que je te fais subir ! »

Le lendemain, on a rendez-vous dans l’entreprise de Maxime. Le directeur, un Brésilien qui parle parfaitement français pour avoir vécu six ans en Champagne, nous accueille avec un large sourire. Carolina, une stagiaire, est chargée de nous faire visiter Taubaté. Elle nous propose auparavant d’aller déjeuner à la cantine de l’entreprise. Alors que j’attends de passer au buffet mon plateau à la main, je constate que beaucoup de femmes présentes ont des talons aiguilles d’une hauteur faramineuse. Je chuchotte en anglais à Carolina juste derrière moi dans la file :

-Elles portent ça toute la journée ?

-Elles portent ça tous les jours de l’année sans exception ! Qu’elles soient ingénieures, stagiaires ou secrétaires. Je dois être l’une des rares à porter des chaussures plates !

Sa réponse me laisse sans voix…

J’apprendrai plus tard, que les femmes au Brésil se font des pédicures spéciales pour permettre aux pieds de supporter la torture de ces talons aiguilles au quotidien et ont très jeunes des problèmes de dos. Pas très surprenant…

Dans un coin de la salle, deux policiers déjeunent. Un collègue de Maxime nous explique que bien souvent, au Brésil, les policiers peuvent manger gratuitement dans les restaurants. Il semblerait que ce soit un accord tacite entre eux et les restaurateurs qui bénéficient alors d’une surveillance plus rapprochée de leurs locaux…

Et puis on part en balade dans les rues de Taubaté. C’est une ville industrielle peu attractive. Elle ne nous fait vraiment pas envie. Sybille nous a recommandé, lors de nos nombreux entretiens, de vivre plutôt à São José dos Campos qui est bien plus grande et à quarante-cinq minutes en voiture :

« Il faut penser à vous Gaëlle. Vous n’allez pas travailler. Il y a plus d’animations, de restaurants, de centres commerciaux, d’infrastructures, d’écoles et d’académies en tous genres pour faire des activités.»

Elle a donc mandaté une seconde Carolina pour nous accompagner là-bas. Dès notre arrivée dans la ville, notre guide nous emmène visiter plusieurs appartements. On a alors affaire à des agents immobiliers qui nous mettent tout de suite dans l’ambiance brésilienne. Ne pas se stresser est la devise ici. Quarante minutes à attendre devant chaque portaria(4) des condominiums(5). Le premier agent a oublié d’avertir le propriétaire. Le deuxième est bloqué devant la porte de l’appartement car il n’a pas la bonne clef. Et le troisième tourne dans le quartier : il ne sait pas exactement où est son immeuble. On ne comprend pas un traître mot de ce qu’ils nous racontent, un flot de paroles que Carolina ne nous traduit que très vaguement… Heureusement, Nathan n’est pas du voyage ! Face à autant d’attente et d’incompréhension, j’ai moi-même envie de courir partout en hurlant.

Les appartements qu’on nous présente sont tous au vingtième étage. Jamais plus bas. Cela m’emplit de joie vu mon vertige chronique. Nous vivions avec Maxime depuis un an, au premier étage d’un appartement ancien, dans une petite ville médiévale tout à fait charmante : parquet magnifique, hauteur de plafond impressionnante et moulures du XVIII ème siècle. Passer de ce cadre de vie à des immeubles ultra modernes et himalayens, rajoute encore à mon désespoir.

Il faut dire que ces gratte ciel sont très prisés au Brésil. Surtout les étages du haut qui offrent une vue imprenable sur la ville. Au pied de chaque immeuble on trouve de manière systématique, une grande piscine, une churrasqueira(6) , des jeux pour les enfants, une salle des fêtes, un home cinéma, un complexe sportif avec une salle de musculation et un sauna.

Et puis, on nous fait découvrir des maisons dans ces fameux quartiers sécurisés. Je retrouve enfin le sourire. Elles sont gigantesques et relativement peu chères. Elles possèdent en moyenne sept chambres, sept salles de bain et sept toilettes. Nous sommes trois ! Je pense que cela devrait suffire ! Et toujours une piscine. Je fais remarquer à Carolina, avec mon esprit pragmatique :

- Ça doit être terrible pour nettoyer toute cette surface !

Elle me répond alors, comme une évidence:

- Mais tout le monde a une femme de ménage et un jardinier au Brésil! Ça coûte si peu cher...

- Ah bon? Je crois que finalement je vais me plaire ici ! Et ils chauffent comment ?

- Pas de chauffage. Ça n’existe pas. À part certaines climatisations réversibles…Il va falloir mettre des gilets en hiver, le matin et le soir, car les températures peuvent descendre jusqu’à treize degrés !

J’ai bien fait de ne pas avoir laissé toutes mes polaires en Alsace !

Enfin, on visite trois écoles privées bilingues où les élèves apprennent l’anglais en plus du portugais. Dès cet instant, je reprends goût à la vie. Celles-ci ressemblent en tous points à ce que nous pouvons trouver en France en termes de locaux, de programmes et de professeurs qualifiés. De plus, on constate très vite que ce sont des lieux où on aime les enfants. Sybille nous explique que c’est général : les Brésiliens aiment les enfants plus que toute autre chose.

Notre choix se porte sur une école canadienne présente dans beaucoup d’autres pays : Maple Bear. La directrice est si gentille que je voudrais moi-même m’y inscrire! Les écoles privées sont très chères au Brésil. Celle-ci coûte à l’entreprise de Maxime plus de deux-mille réais par mois (sept-cents euros) ! D’après Sybille, les écoles publiques au Brésil ne sont malheureusement pas envisageables. Elles ont des classes surchargées, des heures d’enseignement réduites et des professeurs peu qualifiés.

Pendant ce séjour, il m'est impossible de dire si São Jose dos Campos me plait ou non. Je suis tellement malade. Et au milieu de ce programme serré, on a en fait très peu de temps pour découvrir la ville. Grâce à Carolina, on profite tout de même de jolis points de vue. Tout d'abord, sur le quartier des gratte ciel au loin. Puis, au soleil couchant, sur un immense espace vert sauvage bordant São Jose. On s'installe aussi, un soir, à la terrasse d'un bar renommé du Centro(7). L'occasion de déguster une bonne bière et de discuter avec des serveurs très acueillants qui n'en finissent plus de remplir nos verres.

Le retour en France est comme le calme après la tempête. Je file directement de l’aéroport chez le médecin récupérer quelques antibiotiques qui mettront enfin un terme à mon calvaire. Celui-ci me fait remarquer que dans le spray nasal acheté au Brésil, il y a une dose infime d’anesthésiant. Ça n’est pas très adapté à mon problème. Il faut dire que là-bas, on peut se procurer beaucoup de médicaments sans ordonnance en drogaria(8) . D’où des ratés...

 

(1) petit hôtel-appartement

(2) Le kit de survie

(3) cocktail à base de cachaça

(4) porte d’entrée

(5) quartier surveillé

(6) aménagement pour faire le barbecue brésilien avec un gril, un lavabo, un frigidaire…

(7) centre ville populaire

(8) pharmacie