5 - La formation interculturelle.

Publié par Lili Plume

Je continue mes nuits agitées de : « On part, on part pas… » jusqu’à cette formation interculturelle à Paris, proposée par l’entreprise de Maxime. On va en apprendre un peu plus sur le Brésil et plus particulièrement, sur la mentalité brésilienne dans le monde du travail.

À notre arrivée, Maxime s’arrange pour glisser discrètement au formateur : « Évitez de commencer par les sujets de sécurité si vous ne voulez pas la voir partir tout de suite en courant… »

Le formateur en question s’appelle Anthony. Il a la trentaine comme nous et a vécu une grande partie de sa vie au Brésil. Fils d’expatrié, expatrié lui-même, il a ensuite cherché à monter sa propre entreprise. Il s'est alors heurté à la lourdeur administrative du pays et a dû se résoudre à rentrer en France avec toute sa famille.

Celui-ci m’accueille avec une poignée de main, alors que je lui tends la joue : « Leçon numéro 1: Pas de bise à la première rencontre au Brésil ! » Et à la fin de cette journée, au moment de se quitter, il m’expliquera avec un grand sourire : « Après la première rencontre, fini les poignées de main. On se fait une bise avec un abraço(1)

L’abraço consiste à serrer quelqu’un dans ses bras étroitement en lui tapotant le dos chaleureusement. En temps normal, ce geste lui aurait valu d’avoir tout simplement ma main dans la figure. Mais là, tout va bien, c’est une coutume locale. Les Brésiliens se serrent ainsi en permanence pour se montrer leur affection. Entre collègues, entre amis, même les enfants entre eux.

Il commence sa présentation par une découverte générale du pays et de ses habitants :

« Pour les Brésiliens, le Brésil est béni des Dieux. Il possède une faune et une flore d’une prodigieuse diversité. Des ressources naturelles qui semblent inépuisables et certaines merveilles naturelles inscrites au patrimoine de l’Unesco. »

Apparaissent alors sur son grand écran et sous nos yeux émerveillés, des photos de lieux paradisiaques. Des déserts de dunes de sable blanc avec des lagons d’un bleu cristallin. Des chutes d’eau impressionnantes au milieu de la forêt tropicale. Des plages de rêve…

« Le drapeau brésilien est une représentation de cette richesse naturelle du pays : le vert symbolise la forêt amazonienne, le jaune, l’or et les minerais qui gisent sous la terre. Quant au bleu, c’est l’eau en abondance sur le territoire mais aussi le ciel. Les étoiles représentent chaque État du Brésil. C’est d’ailleurs la configuration du ciel tel qu' il était, la nuit de la proclamation de la République le 15 novembre 1889. »

« La ligne blanche symbolise la paix. La devise nationale du pays : " Ordem e progresso (2)" vient d’Auguste Comte, le fondateur du positivisme. C’est un prestigieux philosophe pour les Brésiliens».

« Le Brésil est un pays multiculturel dont la moitié de la population est métissée suite à la colonisation du pays et aux vagues d’immigrations. Le Brésilien a donc l’habitude de l’étranger et son accueil sera toujours chaleureux et spontané. »

C’est merveilleux ! Où est ce fichu contrat qu’on le signe immédiatement!

Il enchaîne :

« Le Brésil est un pays qui aime la nouveauté. En fait, depuis la découverte du Mundus Novus(3) par Vespucci en 1502, il n'y a eu que du neuf! L’Estado Novo en 1937, la Bossa Nova à la fin des années 50, la Nova Capital(4) en 1960, le Cinema Novo en 1964, la Nova Moeda(5) en 1994, le Novo Brasil en 2002 …

Les Brésiliens sont donc prêts au changement, enthousiastes face à la nouveauté ce qui est un réel atout dans le monde de l’entreprise. Ils s’adaptent facilement à toute situation changeante et sont très créatifs. Ils savent relativiser, sont positifs et heureux de vivre malgré la misère et la violence qui rythment souvent leur vie. C’est ce qu’on appelle l'alegria, la joie brésilienne. Ils sont aussi très sensibles. Il faut savoir les prendre avec douceur et diplomatie, même en cas de problème grave. Il y a, au Brésil, un moyen de régler les problèmes calmement sans heurt et de s’arranger pour que tout le monde soit satisfait : le jeitinho(6). Une sorte de système D où des moyens peu orthodoxes, parfois à la limite de la légalité, peuvent être utilisés pour arriver à ses fins. De plus, pour les Brésiliens, la famille est très importante et fait partie intrinsèque de leur vie, même professionnelle. Ainsi, dans les entreprises, elle est présente dans des cadres photos sur les bureaux et dans les conversations.»

Mais mon sourire jusque là rayonnant disparaît, petit à petit, quand notre cher formateur aborde les sujets économique, politique et médical. Je dois demander un quatrième expresso agrémenté d’un carreau de chocolat pour continuer.

« Au Brésil, vous pouvez faire fortune ou banqueroute en deux minutes. Ce pays est une puissance émergente qui a connu une forte et rapide croissance jusqu’en 1970. Mais son économie reste très fragile et instable. Malgré le nouveau plan économique mis en place en 2008, des problèmes subsistent. L’inflation. Des dépenses démentielles pour la future coupe du monde et les jeux olympiques. Une bureaucratie toujours problématique. Une fiscalité aux taux trop élevés. Un coût de la vie qui ne fait qu’augmenter. La corruption ou jeitaõ(7) gangrène la société et l’éducation reste encore au second plan. D’où une contestation bien présente du pouvoir en place, surtout dans les nouvelles générations. »

« Au niveau médical, faites-vous connaître dans les hôpitaux privés. Si vous êtes inanimés sur le trottoir, on vous mettra dans un hôpital public au milieu des favelas ».

« Les Brésiliens sont très à cheval sur l’hygiène. Mieux vaut changer entièrement de tenue tous les jours, notamment sur votre lieu de travail, Maxime. Et avoir les dents bien blanches! Les leurs sont brossées très souvent dans la journée et blanchies régulièrement par des produits spéciaux »

Et au moment fatidique où le chapitre sécurité apparaît sur l'écran de projection, je me crispe légèrement mais tente de garder une contenance. Sous un air faussement détendu, je me mets à raconter des blagues toutes les cinq minutes. Malgré mes nombreuses interruptions, le bougre reste impassible et poursuit inexorablement sa longue énumération :

« Quand les forces spéciales militaires tirent sur les gens dans la rue près des favelas(8), c’est simple, vous vous couchez où que vous soyez, dans la voiture ou sur le sol dans la rue… »

« Si jamais vous avez un accrochage avec un moto boy(9), partez ! En deux minutes ils seront vingt autour de vous ! Ils sont nombreux dans les grandes villes et très solidaires entre eux ! »

Ces dernières remarques me laissent perplexe. Je m’imagine assez difficilement roulant à toute vitesse dans les rues de São Paulo, en délit de fuite, poursuivie par une horde de moto boy enragés. Je crois tout simplement que je ne conduirai jamais à São Paulo ! Ou mieux encore, je n’irai pas du tout ! Ça m’évitera, par la même occasion, d’avoir à me jeter au sol au moindre bruit suspect...

Et enfin, après avoir rajouté sur sa liste de dangers potentiels du pays les maladies, les agressions à main armée et j’en passe, il aborde alors, avec le plus grand sérieux, le danger de la Brésilienne de plus de quarante ans, divorcée, prête à tout pour se recaser. Même briser un couple, s’il le faut. D’après son expérience, c’est un fait avéré, beaucoup de couples d’expatriés se défont au Brésil. Surtout en période de fêtes où les gens sont euphoriques et alcoolisés. Édifiant !

Mais il essaye quand même de nous rassurer : « Je parle des jeunes couples. Vous avez un enfant, ça ne sera pas pareil… »

S’il le dit…

Mais je ne me laisse pas abattre et tente une énième remarque humoristique :

« Bah ! Avertissez les Brésiliennes que j’arrive! Qu’elles planquent leur mari !»

Après avoir poliment souri à ma remarque, il sort un joli graphique intitulé :

" Évolution du moral de l’expatrié durant son séjour "

Si la courbe monte doucement durant les cinq premiers mois, celle-ci s’effondre d’un coup, brutalement, au sixième mois, avec cette explication écrite en gros au-dessus :

" Dépression profonde, forte envie de retour au pays "

Et alors que je réfléchis déjà au moyen le plus rapide et efficace d’en finir avec la vie, il me déclare en voyant mon teint virer au jaune :

« Mais ne vous inquiétez pas ! Ça va bien se passer ! C’est un pays formidable et vous avez du tempérament ! Vous allez avoir une démarche volontariste, rencontrer du monde, construire quelque chose de tout à fait passionnant. C’est une expérience exceptionnelle et inoubliable ! »

Moi, je ne demande qu’à le croire…

(1) embrassade

(2) ordre et progrès. Le terme positivisme désigne un ensemble de courants qui considère que seules l'analyse et la connaissance des faits vérifiés par l'expérience peuvent expliquer les phénomènes du monde

(3) Le Nouveau Monde (L'Amérique)

(4) Nouvelle Capitale (Brasilia)

(5) Monnaie (le real)

(6) littéralement : petite façon de faire

(7) littéralement : grande façon de faire

(8) quartiers pauvres

(9) coursier à moto