95 - L'entreprise de Maxime.

Publié par Lili Plume

Maxime ressort enchanté de ses premières journées de travail. Tout se passe très bien. Il est manager d’une petite équipe d’ingénieurs et ses collègues sont accueillants et conviviaux. Par contre, l’effort linguistique à fournir est énorme et brutal. Il parle anglais pour communiquer avec la majorité de ses collègues mais doit quand même saisir tout ce qui se dit en portugais autour de lui ! La plupart du temps, un langage technique spécifique compliqué. Le soir, il revient avec un mal de tête digne d’un début de tumeur cérébrale, tombe de fatigue et dort comme un bébé.

Il remarque assez vite que ses collègues grignotent tout le temps et se brossent les dents systématiquement après. Il y a même, dans les toilettes, un distributeur de fil dentaire et de liquide buccal désinfectant ! Notre formateur ne nous avait pas menti ! Si les Brésiliens ne perdent pas de temps à sortir pour fumer dans les entreprises, en revanche, ils se nettoient la bouche en permanence. Je m’empresse alors de lui préparer une pochette avec une brosse à dent et un dentifrice : « Tu es nouveau, tu t’intègres ! Et à midi, tu fais la queue comme tout le monde! Ca ne pourra pas te faire de mal ! ». Il n’est pas très enthousiaste car se brosser les dents dans des toilettes pour homme est vraiment rebutant. Le deuxième jour, il en surprend même un qui se brosse les dents en urinant en même temps ! Ajoute à cela que les femmes de son service vont se remaquiller plusieurs fois dans la journée. Autant installer directement son bureau dans les toilettes !

Dès la deuxième semaine, un homme de son équipe lui signale qu’il ne viendra pas travailler l’après-midi car il doit emmener sa mère chez le médecin. Maxime, préparé là encore par Anthony à gérer ce genre de situations, écoute donc poliment le récit de la vie de sa mère et de tous ses problèmes pendant dix minutes. Il se sent même obligé, à son retour, de prendre des nouvelles.

Quelques temps plus tard, un Brésilien qu’il envoie en déplacement, lui demande s’il n’est pas possible de payer également un vol aller retour à sa femme. Maxime est sur le point de lui répondre : « Mais bien sûr ! Ce que je te propose c’est même un billet pour tes enfants et ta maîtresse ! Et par la même occasion, je vous offre l’hôtel à tous ! ». Mais son chef, voyant sa tête effarée, l’intercepte juste avant qu’il ne commette l’irréparable. Ce genre de demande peut arriver au Brésil et il ne faut pas forcément refuser de manière frontale. Il est préférable de trouver un arrangement. Le fameux jeitinho(1) ! Sinon, ce collègue peut se braquer et la situation se bloquer complètement.

Maxime me raconte que ce même chef, lui fait régulièrement de magistrales démonstrations de ce qu’est un management à la Brésilienne. Il passe à tous les bureaux et consacre bien cinq minutes à chacun pour un abraço(2), prendre des nouvelles de la famille ou offrir un cadeau d'anniversaire... Le tour de salutation terminé, il repasse alors chez certains, mais cette fois...pour les enguirlander correctement ! À cause d’un travail mal fait, d’un retard pris dans un projet… Et ces Brésiliens, aussi sensibles soient-ils, acceptent alors la remontrance avec un calme olympien. La dernière fois que Maxime a simplement suggéré à une ingénieure de son équipe de modifier l’une ou l’autre chose dans un de ses dossiers, elle a fini en larmes dans son bureau ! Il y a encore du chemin à faire pour devenir un chefe brasileiro(3) !

Si ces comportements sont surprenants et inhabituels pour un Français dans le monde de l’entreprise, ils sont tout de même appréciables dans bien des cas. Ça rend les choses tout simplement plus humaines.

Ainsi, un mois plus tard, Maxime participe à une réunion qui s’éternise. On a prévu d’aller au restaurant tous les deux car c’est la Saint Valentin en France. Il explique brièvement la situation. Tout le monde s’exclame chaleureusement : « Mais oui bien sûr ! Pars ! On continue sans toi. Ta femme t’attend ! Passe une bonne soirée et profite de ce moment familial important pour vous. E vai com Deus !(4) ».

J’imagine la même situation en France : « Non mais j’espère que tu plaisantes ! Les clients sont là. Lundi, il y a les premiers essais et toi tu nous quittes pour un repas en amoureux ? C’est une blague ? ».

Le choc des cultures !

Maxime travaille ici au Brésil mais aussi en Argentine pendant son contrat. Il part se présenter là-bas dès le mois de janvier. À son retour, il me montre des photos de l’hôtel dans lequel il résidait près de Buenos Aires. Un petit paradis bien différent des hôtels de Sochaux-Montbéliard ! Il est heureux de ce premier déplacement. Il a été accueilli avec un vrai asado, l’équivalent du churrasco brésilien. Je lis quelque part que la viande y est encore meilleure. Il me raconte que ses collègues ont préparé ce barbecue comme une vraie cérémonie religieuse. Avec le plus grand sérieux et une technique très précise. D’après lui, les Argentins sont différents des Brésiliens. Moins extravertis de prime abord. En fait, il a eu l’impression d’avoir affaire à une mentalité plus européenne.

Ayant mis en place, depuis mon arrivée dans le pays, un plan Vigipirate en code rouge avec un niveau de vigilence ultra élevé contre les futures attaques féminines éventuelles, je bondis régulièrement sur Maxime le soir, dès qu’il franchit le seuil de la porte :

-Alors ? Alors ? Les Brésiliennes ? Elles sont comment ? Elles te harcèlent au boulot ?

-Bien écoute, pas du tout. Je crois que je dois être trop maigre à leur goût… Rien…Le néant…

-Étrange…

-Par contre, ce sont les hommes qui m’inquiètent. Ils n’arrêtent pas de me faire des abraços ! Un tapotement sur l’épaule par ci. Une caresse dans le dos par là. Ils sont vraiment très très aimables ! Et en Argentine, c’est encore pire ! Ils se font les bises entre eux au bureau !

-Ah oui ! Ça doit te changer de la France où les calins sont nettement moins à la mode dans les entreprises. Ha Ha Ha !

(1) littéralement: petite façon de faire

(2) embrassade chaleureuse

(3) chef brésilien

(4) Et va avec Dieu!